Aimer

Y a-t-il entreprise plus difficile, d’un point de vue strictement humain, que celle de définir la notion d’aimer, quand le même terme est employé indifféremment pour illustrer à la fois des goûts culinaires, des préférences esthétiques, des élans affectifs à destination de pays, de croyances, de musiques, d’activités ou d’animaux, pour désigner un attachement à certains êtres et un état vibratoire originel qui n’a ni commencement ni fin ?…

Par amour de la patrie, de ses enfants, de Dieu, d’idées, du pouvoir, des richesses ou d’une certaine conception de la liberté, l’on ne cesse de séparer, combattre, éloigner, juger, repousser et exclure. En vérité, aucune de ces formes d’amour ne dépasse la sphère de la personnalité. Aucune de ces formes d’amour ne vibre au-dessus de la fréquence de l’ego-mental. Il n’y a aucun préjudice en cela mais, simplement, lorsque l’on entend s’approcher de ce qu’aimer, au sens de la Source, implique, alors le chemin passe par l’identification, en soi, de ces aspects de l’amour humain qui nous maintiennent dans la dualité. L’Amour est cette force immuable qui permet la cohésion des Mondes et de ce que chaque monde contient. L’Amour est le ciment entre toutes choses, de l’infiniment petit à l’infiniment grand. Il est ainsi à concevoir qu’aussi longtemps que l’on aime une chose par préférence à une autre ou au détriment d’une autre, ce qui nous anime et que l’on appelle « amour » est un sentiment fluctuant, périssable et temporel, cause de bien des souffrances pour la personne que nous croyons être. Ce que l’on nomme « chagrin d’amour » est l’un des aspects bien connus de cette forme d’amour incomplet, traversé de besoins, d’attentes et donc, nécessairement, de peines et de déceptions.

 

Aimer ne se résume pas à dire ce « je t’aime » qui, le plus souvent, n’est que l’expression d’une émotion, au mieux d’un sentiment, en l’occurence celui de partager une certaine affinité relationnelle avec quelqu’un. Nous trouverions saugrenu, de la part du soleil, qu’il se mette soudain à nous annoncer qu’il rayonne ou qu’il brille. Pourtant, nous attendons fréquemment d’autrui cette même déclaration… Tant que nous croirons que l’Autre est l’objet ou la cause de l’amour que nous sentons circuler à travers nos cellules, nous souffrirons du fait que cet(te) Autre, tôt ou tard, ne sera plus avec nous.

Aimer l’autre n’est pas se nourrir de sa proximité physique puis ressentir une forme de manque du fait de son absence. Cela est juste le signe d’une difficulté à se retrouver seul(e) avec soi-même.

Ressentir de la peur à l’idée que l’autre nous quitte, nous trompe ou nous « abandonne » n’est pas une preuve de l’amour que nous lui portons mais simplement la marque de notre invalidante incomplétude. La jalousie pouvant se manifester au sein d’un couple n’est pas la marque d’un amour possessif mais juste celle d’une peur certaine du vide et d’un manque de reconnaissance de soi.

Eprouver de la peur pour nos proches – parent, enfant, ami, conjoint…- n’est pas l’une des conséquences de l’amour que nous leur portons mais bien de notre illusion d’être séparé d’eux, et donc de notre Essence.

 

On parle souvent d’amour inconditionnel… N’est-ce pas là, en définitive, un curieux pléonasme ? Quel est cet autre « amour » qui serait, par conséquent, sous conditions ? L’amour n’est-il pas nécessairement inconditionnel ? S’il se met à revêtir des conditions à son expression, ce dont il s’agit est autre chose. Tout est parfait et, certes, chaque nuance possède sa raison d’exister mais n’appelons pas cela du même nom de ce qui, de toute éternité, coule de Source. Le soleil éclaire-t-il avec moins d’intensité la cour intérieure d’un pénitencier que celle d’une école maternelle, au prétexte que certains seraient moins « aimables » que d’autres ?

L’Amour est une cause en lui-même. Tout comme la Joie, autre état naturel, il n’a nul besoin d’une stimulation extérieure pour se manifester et ne peut cesser en raison d’un élément extérieur.

 

Qu’avons-nous, nous Humains, à répondre à cette question de ce qu’aimer signifie? La même chose que répondrait un poisson à un aigle qui lui demanderait d’expliquer ce qu’est nager. Il dirait que c’est se mouvoir librement dans le Grand Tout. Se laisser porter innocemment par ce qui est. N’opposer aucune résistance au courant de la Vie. S’abandonner tout entier à l’Infini en acceptant humblement de n’en jamais percevoir les contours. Il dirait que c’est danser avec tous les autres êtres aquatiques, quelles que soient leur forme, leur taille et leur couleur, sans jamais s’accrocher à l’un d’eux, dans la fugacité joyeuse du moment présent en permanence renouvelé. Et, aussi, que c’est explorer seul, à deux ou en une communauté au volume sans cesse croissant le champ illimité des possibles, en oubliant hier et en ignorant demain.

 

Alors puissions-nous, nous Humains, comprendre qu’Aimer, en vérité, est se savoir l’origine et la destination de tout l’Amour du Monde. Et qu’aimer, c’est être capable d’emprunter, animé d’une Joie immuable, l’infinitude des chemins menant de cette origine à cette destination.