La défense des idées

L’ego cherche à avoir raison et défend donc ses idées. Défendre ses idées, aussi nobles soient-elles ou puissent-elles lui apparaître, revient bien évidemment à combattre celles des autres, puisque le concept de défense impose, de fait, celui d’attaque. Et comme l’un des plus anciens principes martiaux avance que « la meilleure défense, c’est l’attaque », l’une porte en elle les germes de l’autre. L’ego, fort de ses convictions, passe le plus clair de son temps à attaquer ce qui paraît menacer ses convictions, croyances et opinions. Ainsi, vouloir convaincre ou avoir raison, se sentir satisfait lorsque ses idées sont acceptées, entendues ou partagées est un moyen très sûr pour ressentir de la frustration, de la colère lorsque le cas contraire se présente. La volonté d’avoir raison, de convaincre, de rallier l’autre à sa « cause » émane d’un espace intérieur de manque et de peur. L’ego extrapole ainsi : « Si tout le monde partageait mon avis et ma façon de voir, ce serait parfait».
Il oublie progressivement tous ses changements successifs d’opinions pour lesquelles, pourtant, il a parfois lutté bec et ongles. Lui-même coutumier des contradictions, il juge autrui pour ses revirements ou la fluctuation de ses idées, tout en lui reprochant de ne pas adhérer à ses propres convictions.
La croyance en la valeur des opinions maintient tous les conflits du monde, chacun ayant, de son point de vue, une bonne intention, une raison valable, la meilleure idée, la solution idéale, etc.
Qu’y a t-il de si intolérable pour l’ego, pour le petit moi, dans l’expérience de la contradiction, la controverse ou l’opposition ? Qu’a de si dérangeant, en définitive, un avis s’opposant au sien ? Dans un monde qu’il conçoit comme une jungle régie par la loi du plus fort, chaque inconfort est de nature à déclencher une contre-offensive, simplement pour assurer sa survie.
Toutes les identifications à des castes, confréries, corporations, clans, dogmes, courants de pensée, idéologies, clubs de sport, tribus, périmètres géographiques, orientations sexuelles, races ou minorités ethniques sont le lit de conflits. Bien souvent, elles s’ajoutent les unes aux autres, formant des sortes de sous-ensembles attachés à leurs différences, leur particularisme et leur suprématie socioculturelle présumée. Pour assurer sa survie et, par extension, celle du sous-ensemble auquel il s’identifie, l’ego se croit sans cesse dans l’obligation de défendre, comparer, attaquer, polémiquer, protester, dénoncer, etc. C’est ainsi qu’il prévient qu’il n’est ni prudent ni sain d’aborder, par exemple, des questions d’ordre politique ou religieux entre amis ou en famille, sous peine de soulever de violentes discordes. Il préfèrera donc éviter ces sujets avec ses proches afin de réserver toute son agressivité à des adversaires patentés, faciles à isoler, condamner ou catégoriser.
Il est juste à voir que si notre certitude ou notre foi est véritablement indéfectible, elle n’a nul besoin d’être défendue puisque rien ne peut la menacer…

Gregory Mutombo