La nature humaine

À la question « qu’est-ce qu’être humain ? », il peut être répondu d’autant de façons qu’il existe d’humains. S’il est tentant de puiser dans l’apprentissage, l’exemple et l’étude forcément comparative pour définir la nature humaine, nous savons que la forme est trompeuse, impermanente, fluctuante, instable et influençable.
La tentation – forte – de catégoriser les humains, de les ranger par pays, race, religion, genre, culture, etc. conduit à une ineptie. D’abord, parce que chaque catégorie oblige à définir des sous-catégories elles-mêmes devant être subdivisées, à l’infini. Ensuite, parce que chaque humain, traversé par le mouvement de la vie, n’a de cesse de se déplacer, de se défaire de conditionnements, d’adhérer à de nouveaux concepts, de se soumettre à des modèles extérieurs puis de se rebeller avant de se soumettre encore, rendant impossible une classification définitive.
Certains ont établi que le propre de l’humain – par comparaison avec les minéraux, les végétaux et les animaux – est sa capacité à penser. Cette théorie rassurante nie l’intelligence universelle qui se manifeste en toute chose, sans nécessairement passer par le processus de raisonnement tel qu’observé chez la plupart des humains. En outre, elle accepte que cette pensée, cette aptitude à élaborer un raisonnement, puisse parfois conduire à des comportements jugés inhumains. Si cet attribut permet d’être à la fois humain et inhumain, c’est-à-dire tout et son contraire, peut-être est-il à abandonner dans cette aspiration à se connaître…
Chercher à connaître ce que nous sommes par la pensée, une réflexion intellectuelle, un raisonnement est une tentation à laquelle il devient nécessaire de ne plus céder.
Le mental ne permet pas de connaître la vérité. Il est, en revanche, l’outil parfait pour commenter des phénomènes observables, détailler des faits et s’adapter au champ d’application, dans le temps et l’espace, des lois humaines. Lorsqu’il s’aventure dans la détermination de liens de causes à effets au moyen des cinq sens dont il dispose, l’écueil est systématiquement au rendez-vous. Ce n’est simplement pas sa fonction. L’amour, la mort, la vie, l’infini, l’éternité ne peuvent se comprendre. Or, l’être humain est essentiellement « constitué » d’amour, de renaissances, de vie, d’infini et d’éternité.
Ce que nous sommes, derrière la multiplicité des facettes descriptibles, ne peut entrer dans aucune catégorie. L’idée répandue de « connaître quelqu’un » s’appuie très souvent sur des habitudes, certains types d’interactions et une appréhension formelle. Alors que beaucoup sont des inconnus pour eux-mêmes, comment pourraient-ils connaître autrui ? Il ne s’agit que de constats de traits de caractère et d’aspects de la personnalité propres à un contexte particulier d’échange – familial, sentimental, professionnel, amical, etc.
La rencontre avec soi – et donc avec l’autre – ne peut s’encombrer de ce qui tient de l’éphémère. Entreprendre de se connaître soi-même implique d’abandonner tous les concepts, étiquettes et attributs qui enferment la conscience dans la condition et le comparatif. Se définir par rapport à l’autre n’est pas se connaître : intelligent, dynamique, perspicace, apathique, taciturne, timide, volontaire, courageux, généreux, riche, petit, démonstratif, ouvert, etc. n’existent que par leurs opposés.
Se connaître est se rencontrer dans l’absolu, non dans le relatif. Aller vers la dissemblance, oser s’approcher d’humains différents n’est pas tant un moyen d’enrichissement mutuel que de celui de se souvenir de la similarité fondamentale résidant sous la surface visible.

Gregory Mutombo – Extrait de « Le Feu de l’Esprit » (Ed. Guy Trédaniel)