Lutter contre les inégalités?

L’égalité est souvent confondue avec l’uniformité. L’idée que tous les êtres humains sont égaux doit être précisée. L’inégalité est une impossibilité : tous les êtres humains sont de même nature, issus de la même Source, animés d’un même souffle et porteurs de la même étincelle de vie. En revanche, il va de soi que la mise en commun de milliards d’expériences différenciées, d’intentions individuelles et d’attachements extrêmement variés génère un décor d’une remarquable diversité. Celle-ci induit un mouvement, un apprentissage, une tension créatrice, un appel à grandir en conscience et un désir qui permettent le cycle de la vie.
Ni unité ni égalité ne signifient uniformité. Il nous suffit d’observer la pluralité des apparences physiques, des goûts et tempéraments humains pour concevoir que la recherche d’une égalité dans la forme est une offense à la Création. Que chacun aspire à un traitement équitable et non fondé sur sa race, sa langue, son sexe, son âge, sa nationalité, sa force physique ou encore sa fortune est parfaitement légitime, mais ce n’est pas de cette égalité formelle dont il est ici question.
La tentation est forte de croire que des conditions initiales identiques donnent des résultats similaires. Celle de croire que ceux qui expérimentent une certaine âpreté existentielle jouent de malchance l’est infiniment plus. Chez beaucoup, l’ambition égalitaire emprunte deux directions principales pour se concrétiser : soit en faisant en sorte que ceux qui apparaissent défavorisés ne le soient plus, soit en abaissant ceux qui semblent bénéficier d’une situation privilégiée. Certes, il advient fréquemment que les deux directions soient choisies simultanément. L’idée que la possession des uns entraîne la privation des autres est profondément ancrée dans un grand nombre d’esprits qui perçoivent l’abondance non comme un flux infini mais comme une sorte de gâteau à se partager. Pourtant, aucune dépossession vengeresse n’a jamais enrichi ceux qui s’y étaient adonnés, tout simplement parce que l’aisance matérielle n’est pas fonction d’un avoir mais d’un état.
Chercher à instaurer l’égalité par l’effort, la contrainte, la colère ou l’indignation ne fait qu’amplifier les écarts observés. « Combattre » le racisme, l’intolérance religieuse, l’homophobie, la misogynie ou l’exploitation humaine est un moyen très sûr de les renforcer. Par exemple, l’idée de convaincre telle race que telle autre lui est « égale » ne modifie en rien les mentalités respectives. Tant que ceux qui s’estiment lésés, sous-estimés ou injustement considérés ne reconnaissent pas, par eux-mêmes, leur égalité intrinsèque et inaliénable, non fondée sur une quelconque appréciation extérieure, l’égalité dont ils jouiront sera feinte, superficielle et emportée à la première discorde. Tout ce qui s’obtient par l’effort et la contrainte devra se conserver par l’effort et la contrainte.
Cela signifie-t-il que toute invective ou humiliation est à accueillir dans la passivité ou le stoïcisme ? Non, chacun est libre d’offrir la réponse que, dans l’instant, son cœur lui dicte. Simplement, il est nécessaire de ne pas nous leurrer sur le but poursuivi. Voulons-nous un monde égalitaire, au sens où le mental parfois l’entend, c’est-à-dire un décor dans lequel le poids moral, la pression judiciaire, la bien-pensance et la correction sociale tiennent solidement en laisse les aversions, préjugés, idées communautaristes et sentiments élitistes ? Ou alors aspirons-nous à ce que chacun se reconnaisse dans le merveilleux de son unicité, la perfection de sa forme identifiable et de son parfum unique, et la richesse de sa différence ?
L’harmonie ne peut découler que de la reconnaissance inconditionnelle, par tous et pour tous, de l’unicité humaine. Toutes les gesticulations réactionnelles, depuis la nuit des temps, n’ont jamais fait que maintenir ce qui était critiqué et contribuer à cristalliser les postures des uns et des autres. Lorsqu’il est, en outre, demandé à l’autorité judiciaire de faire appliquer, de force, ce principe d’égalité factuelle et formelle, certainement pouvons-nous concevoir la totale stérilité de la démarche.
Tant qu’en nous demeureront des croyances en une petitesse, une indignité, une culpabilité, une faiblesse, une vulnérabilité, une incapacité, une impuissance ou, à l’inverse, en une supériorité, une importance et une spécificité, nous continuerons, presque mécaniquement, d’engendrer une multitude de crispations identitaires.

Gregory Mutombo – Extrait de « Le Feu de l’Esprit » (Ed. Guy Trédaniel)